"Literature is not an ornament, a pleasant pastime, a pretty flower. Literature is a weapon to struggle against injustice."
Կինը աշխարհ չէ եկած մինակ հաճելի ըլլալու համար։ Կինը եկած է իր խելքը, մտային, բարոյական եւ ֆիզիքական յատկութիւնները զարգացնելու համար։ Ինքզինքնին յարգող բոլոր կիներուն իտէալը միայն հաճելի ըլլալը պէտք չէ ըլլայ, այլ երկրիս վրայ գործօն բարերար տարր մը դառնալը։“

Podcast sur France Culture

Saturday, June 3, 2017

Les Mains

Comment vous raconter le fait, Monsieur le Docteur…Pourrai-je seulement commencer ? Je ne me souviens plus de rien, - si ce n’est de la prenante et meurtrière lourdeur de « ces Mains » sur mes épaules.
J’étais si jeune et insouciant, vraiment, à l’époque !
Je vous dis, oui : j’étais jeune, j’étais gai, avec une âpre envie de me laisser aller à la vie… Je ne pesais pas lourd sur la terre. Je prenais si peu de place, je me contentais de si peu, que je ne comprends pas pourquoi j’ai été si ardemment poursuivi du malheur…Mais, après tout, n’est-ce pas, vous ne me demandez pas l’histoire de mes belles années qui vous importent peu, et ce sont les mauvaises qui vous intéressent.
Je vous dis, je ne me rappelle pas le commencement… Comment me le rappellerais-je d’ailleurs ? puisque la Chose me semble avoir toujours existé et se reculer infiniment. Enfin, dès ma toute première enfance j’ai eu cette sensation, cette vague et inquiétante sensation de quelque subite « lourdeur » sur mes épaules. Je vous ai dit, j’étais gai et insouciant, mais quand cela me prenait, d’un coup, sans m’avertir, je me courbais sous le poids, et un long, un long frisson parcourait tout mon être ! Et puis je secouais les épaules, comme pour m’en décharger, et je ne m’en occupais pas davantage… Quelquefois mes camarades me demandaient :


      Tiens ! pourquoi as-tu pâli, Jacques ?
-       Ce n’est rien, c’est un frisson…
J’avais d’ailleurs excellent appétit, et, à part ma maigreur qui s’accentua pendant l’adolescence, je ne donnais d’inquiétude à mes parents :
-       Ce n’est rien, disait aussi mon père. Il est maigre, c’est l’âge, ça passera !
Or, n’est-ce pas, Monsieur le Docteur, ni les frissons, ni la maigreur ne passaient. Je menais pourtant une vie sage, mais à l’heure de mes plus grandes joies, comme sous le coup de n’importe quelle émotion ou lassitude, cette « lourdeur » s’abattait sur moi, et je sentais de plus en plus intense le frisson, le long frisson, qui me tordait presque l’échine !... J’avais honte d’en parler, vous pensez, et personne autour de moi ne s’en doutait. Je travaillais dans les Machines. Voilà qu’un jour ma main trembla et un peu plus, c’était un accident. Je m’étais senti pâlir, tout étourdi…Les camarades s’étaient empressés autour de moi :
-       Qu’est-ce que tu as, tu es tout froid ?
-       Rien, dis-je négligemment, c’est la lourdeur…
-       Quelle lourdeur ?
Je m’emportai, le sang me montait à la tête. J’insultai les camarades ! J’entendis qu’on disait :
-       Ce n’est rien, il a dû se soûler hier soir !...
C’était si simple pourtant d’expliquer ma peine, de dire mon mal…Mes dents étaient serrées d’angoisse. Depuis lors, souvent, je pensais :
-       Sûr, c’est une maladie qui me vient.
Et une vague peur, une indicible inquiétude me prenait tout entier.
-                Sûr, je me disais aussi, si c’est une maladie, ce n’est pas grave. Je n’ai pas à avoir peur d’une maladie…Alors, qu’était-ce ?... Je sentais plutôt que c’était ainsi qu’un heurt, et aussi le serrement de doigts longs et osseux sur mes épaules. C’était, c’était cela, des « Mains » abattues sur moi ! A qui étaient-elles ces mains ?
-                Ah ! je vous dis, Monsieur le Docteur, j’ai pensé à tout cela, à tout cela, avant de « la » connaître, « Elle ». Vous ne me croirez pas, j’en suis sûr, d’ailleurs il est si impossible de vous expliquer le cas en son exacte vérité. C’est quelque chose de vague, d’indécis, de nuageux… Et tout ce que je vous ai dit ce n’est pas encore vrai, et si je recommençais je vous le raconterais autrement, certainement…
Mais avant d’arriver à « Elle », il est nécessaire que vous sachiez aussi ce qui m’arriva un soir, une aventure, je vous dis, qui, en quelque sorte, m’a pénétré d’émoi et de crainte, - la crainte de devoir rester pour toujours à l’écart des hommes, puisque j’avais en moi le germe de quelque mal inconnu et incompréhensible…
C’était par un soir d’été, je prenais quelque rafraîchissement à la terrasse d’un café,- quand une femme grande et insolente, tout ensoleillée de ses cheveux fauves et en rayons autour de son visage, la bouche et les yeux travaillés de fards, vint à moi. De son visage, détruit par les veilles et l’excès de maquillages, j’ai distingué tout de suite les yeux troubles et tristes comme une eau dormante et verdâtre, une eau marécageuse, angoissante et vénéneuse. Je la pris avec moi… J’étais étendu dans sa chambre sur une sorte de divan, et je songeais à des choses lointaines et perdues, lorsque soudain je me suis effondré sous la « lourdeur »… Un glacial frisson me parcourait et les muscles de ma face se contractaient hideusement…Longtemps je suis resté ainsi, à moitié inanimé. Je sentais la sueur se refroidir dans mes cheveux, et sur mes épaules je portais toujours la « lourdeur »,  cette charge invisible et incompréhensible…
            La femme me regardait avec des yeux troubles, et souriait de temps en temps :
-                Ecoute ! Je lui ai dit, tu es femme, tu dois me comprendre. Voici longtemps que je souffre, que je souffre horriblement…
-       Où ça ? qu’elle me dit.
-                Sur les épaules, je lui réponds. Et puis, voilà, ce n’est pas un mal ordinaire, c’est une «lourdeur »…
Ses yeux, ses abominables yeux troubles et vénéneux devinrent plus verdâtres, le rouge de ses lèvres craqua en son rire cruel et méprisant :
-       Ce n’est rien, mon petit, c’est l’émotion !
Et de ses mains frêles elle me caressait les cheveux. Ses caresses m’étaient devenues odieuses et je voulais l’éloigner de moi, et je me suis cramponné à elle, lâchement.
-                Ecoute, je t’en prie !... C’est comme un vautour sur mon dos. Je te dis, c’est comme un vautour qui de très loin vient subitement s’abattre sur mes épaules… De jour en jour, « cela » devient plus grand et plus lourd…Sûr que c’est le même vautour, noir et tragique, qui en quelque sorte me pénètre du frissonnement infini de ses lointains carnages ! Et j’en suis tout chancelant, et je ne pourrai plus le porter sur mes épaules ! Je ne puis pas…
Elle, elle riait de plus belle et, désespéré et furieux, je lui criais dans la figure :
-       C’est le vautour ! Je vous dis que c’est un vautour…
Elle murmurait, pour toute réponse :
-       Il est fou, c’est l’émotion qui l’a rendu fou… Je connais ça…
Je suis parti de chez elle, tout malade et diminué. Pendant longtemps l’appétit me manqua et je sentais des douleurs tenaces et aigues sous mon front. J’avais vaguement la perception que cette idée de vautour était ridicule, mais intérieurement elle occupait toute ma pensée et s’imposait. Des martellements continus dans la tête m’empêchèrent de travailler et aussi mon être s’épandit en des vertiges. Le médecin me conseilla la campagne. Avec ma mère nous nous sommes rendus chez une cousine qui habitait à la mer.
Je me suis remis assez vite et impatiemment le désir du retour me hanta…Je m’attendais bien à quelque chose de funeste, sentant que je m’étais éloigné de ma triste destinée, et cependant avec hâte nous retournâmes à Paris. J’avais la fièvre et une perception indéfinie du Malheur.
Le soir même, je L’ai connue, « Elle », l’être de ma destruction, dont j’étais en quête depuis mon enfance et que je savais pourtant près de moi…Comme un aveugle qui ressent une présence et qui ne la trouve qu’en tâtonnant, à travers toute mon existence déchirée d’angoisse et de douleur, en aveugle je « la » cherchais. Je « la » cherchais parce quelle personnifiait toute l’horreur de ma destinée, parce que toujours elle a été ma compagne, avec son souffle froid sur ma nuque, et surtout, et surtout la « lourdeur », la meurtrière et inexorable lourdeur de ses Mains sur mes épaules !
Voilà, Monsieur le Docteur, ce soir j’ai vu ces Mains longues et lourdes aux doigts maigres et légèrement courbes… C’étaient des mains qui voulaient prendre, qui voulaient tordre. C’étaient des mains tragiques, à peine marbrées de veines bleuâtres dont la trace s’effaçait en la blancheur cruelle de la peau. La vue seule de ces Mains me fit leur esclave, et, ma volonté à jamais morte, je demeurai sous leur attirance et leur vouloir…
Vous vous imaginez peut-être que j’ai cependant tenté la fuite ?
Eh bien, non. Je suis resté là, que dis-je, j’ai suivi ces Mains de mon angoisse et dans le trouble profond de tout mon être je me suis offert à elles : et ces Mains se posèrent peu à peu sur moi, sur ma tête et surtout sur mes épaules, et alors, sous leur lourdeur tangible je me sentais diminuer comme si je fondais de tout mon être, débile et sans défense.
Et la Femme qui avait ces mains, ces mains qui n’avaient rien d’humain et, en leur blancheur impeccable, portaient la fatalité intense du mal et de la possession, ces mains qui voulaient tout, qui assujettissaient tout, telles que leur vue seule ordonnait ! cette Femme, je l’ai emmenée et l’ai installée chez moi, comme l’épouvante qu’elle m’inspire l’était déjà, depuis toujours, dans mon âme !... Et de jour en jour elle s’est appesantie en mon être comme ses mains pesaient sur mes épaules, et de jour en jour, sans repos, et continuellement, ma volonté malade agonisait et distinctement ma vie morale et physique s’effaçait de la vie des hommes…
Désormais mes genoux sans force pliaient, et mes épaules étaient comme engourdies sous la « lourdeur » croissante. Seule, je sentais ma tête ainsi qu’une boule de feu dominant mon corps éperdu de fièvres ininterrompues, dont les éclairs parfois m’aveuglaient ! Ainsi en moi et hors moi, je ne voyais plus que « ces Mains » qui devenaient gigantesques, qui me couvraient l’horizon infranchissable, qui m’emprisonnaient en leur obsession exclusive et pesante…Je pensais, des fois :
-       C’est la mort. Je suis mort depuis un temps, c’est le tombeau…
Ces mains étaient le tombeau, c’était sûr, et un long temps – qui sembla durée– je me suis endormi en elles.
Je ne pourrais vous raconter ce qui s’est passé depuis: est-ce qu’un mort pourrait évoquer l’histoire pénible et répugnante de son être au tombeau, même s’il avait la perception du dénouement de toutes ses chairs et de ses fibres… Ah !voilà ! J’ai perdu la suite, mais mon histoire est sans doute finie, puisque, je vous dis, je n’ai rien ressenti. Seule m’est restée l’idée d’une « lourdeur » indéfinie et insoutenable, jusqu’au jour que je me suis retrouvé parmi vous, objet de vos curiosités et des rancunes des gardiens, parce qu’ils me disent tous que je leur ai donné beaucoup de mal… Pourquoi ?
Et maintenant que cette lourdeur s’en est allée, que ces mains m’ont lâché, je me sens chétif et incapable de vie : un être privé de toute énergie et de tout espoir.
Que pourrai-je désormais parmi des hommes qui me méconnaîtront, auxquels à jamais je serai étranger sur la terre. A quoi bon tout cela, la vie ? Et c’est pourquoi, Monsieur le Docteur, je veux rester ici, - pour toujours à l’abri des hommes ; dont l’idée seule me fait pâlir de terreur…

(Zabel Essayan, Les Mains, Écrits pour l'Art, Vol. 8, 1905, Paris) 


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